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L'interview

«Cela ne rime à rien de fabriquer ses vis soi-même»

Le directeur et le responsable du portefeuille de sociétés de SVC SA pour le capital-risque des PME (SVC SA) discutent de l'importance de la numérisation pour les sociétés du portefeuille.

L’économie est friande de concepts tendance: la «numérisation» n’est-elle qu’un effet de mode ou va-t-elle réellement changer le monde de manière durable, comme le prédisent de nombreux experts?  

Johannes Suter: C’est un concept assez vaste pour englober tout ce qui, de près ou de loin, a un rapport avec les bits et les bytes – mais que l’ordinateur change le monde, cela fait trente ans que nous le savons. Le fait est que nous assistons actuellement à une nouvelle vague technologique qui s'accompagne d’incroyables opportunités: ainsi, une PME suisse est aujourd’hui en mesure de mettre en place et de gérer des processus de production et des réseaux de distribution extrêmement complexes dans le monde entier. Il y a quelques années encore, cette possibilité ne s'offrait qu’aux grandes entreprises internationales.
Frank Naumann: La numérisation est tout simplement la nouvelle réalité. Ce que je trouve intéressant, c’est que ces nouvelles technologies concernent aussi bien l’aspect des recettes que celui des coûts: d’un côté, la numérisation est riche en opportunités du fait des nouveaux produits intelligents et modèles commerciaux. Tout le secteur des applications est pour moi l’illustration parfaite de la manière dont on peut tirer profit de la révolution numérique pour réussir commercialement. D’un autre côté, l’Internet des objets, par exemple, modifie les processus de production et de service qui existaient jusqu’ici, la machine pouvant désormais envoyer et recevoir des données à n’importe quelle distance, ce qui ouvre des possibilités entièrement nouvelles en matière de modèles de service et de maintenance pour les clients.

Dans le monde numérique, on parle souvent du principe «Winner takes it all». Est-ce un danger pour les PME suisses? 

Johannes Suter: Le marché domestique étant de taille limitée, même les plus petites entreprises en Suisse sont habituées depuis longtemps à faire face à la concurrence internationale. Une accentuation de la mondialisation jouera plutôt en leur faveur, car elles disposent d’une expérience approfondie dans ce domaine.  

Les entreprises de SVC SA tirent-elles parti de ces opportunités?

Frank Naumann: Oui. La plupart des projets que nous examinons actuellement présentent une composante numérique essentielle.
Johannes Suter: Un bel exemple tiré de notre portefeuille actuel en est le projet Les Toises / Gammed SA, qui effectue son suivi médical en s'appuyant sur des processus largement numérisés.

Qu’en est-il des entreprises établies? Ont-elles parfois des difficultés avec la transformation numérique?

Johannes Suter: En règle générale, plus le rayonnement d’une entreprise est grand et plus celle-ci est dépendante de l’automatisation et de la numérisation. À l’inverse, plus elle est locale, mieux elle s’en sort de façon traditionnelle. Mais je ne m’en tiendrais pas à ce raisonnement: au bout du compte, c’est le client qui décide. Si une entreprise n’est pas en mesure de proposer le prix que le client est prêt à payer, elle s’exclut du jeu. 
Frank Naumann: Une entreprise doit aujourd’hui savoir exactement à quel endroit de la chaîne de création de valeur elle peut se distinguer et ne pas hésiter à délocaliser tout le reste. 

La mission première de SVC SA est de pérenniser ou de créer des emplois en Suisse. La numérisation n’entraîne-t-elle pas exactement le contraire? 

Frank Naumann: Il est clair que les collaborateurs peuvent perdre leur travail si leur activité jusqu’ici manuelle peut désormais être effectuée par une machine ou être délocalisée grâce à une nouvelle technologie. Pour autant, je suis convaincu que ce processus de délocalisation aboutira globalement à une création d’emplois pour la Suisse. Pour un pays hautement technologisé disposant de hautes écoles de qualité, la numérisation offre de nombreuses possibilités en matière de création d’emplois. Et je ne dis pas cela seulement parce que je travaille juste à côté du bureau de Google à Zurich. 

Monsieur Suter, vous gérez les entreprises du portefeuille de SVC SA. Quels sont vos trois principaux conseils pour les entrepreneurs?

Johannes Suter: Premièrement, «connaissez vos clients». Ceux-ci évoluent constamment – il faut suivre cette évolution. Il s’agit d’avoir une réelle compréhension des clients et de leur activité. Ce n’est pas le point fort de nos PME. Ces dernières sont souvent très fières de leurs ateliers de production impeccables, de la précision incroyable de leurs solutions et de leur grande ponctualité – mais peut-être le client se contenterait-il d’une solution un peu moins précise ou préférerait-il une gamme de produits plus diversifiée. Deuxièmement, «réfléchissez à vos points forts commercialisables»: cela ne rime à rien de fabriquer ses vis soi-même ou de programmer son propre système de comptabilité – il existe dans ces deux cas des solutions très satisfaisantes à des prix avantageux sur le marché. On doit se concentrer sur ce qui produit de la marge. 

Et troisièmement?

Johannes Suter: «Choisissez les meilleurs collaborateurs et accordez-leur votre confiance.» Plus le monde se complexifie et se numérise, plus les exigences sont grandes envers les collaborateurs. Par exemple, les besoins des clients évoluent à une vitesse fulgurante – les collaborateurs sont appelés à apporter leur soutien. 
Frank Naumann: Et j’ajouterais peut-être encore: réfléchissez dès à présent à votre succession. Nous avons également des cas de règlement de succession au sein de SVC SA. Ce que l’on peut en retenir, c’est qu’il n’est jamais trop tôt pour aborder ce thème. 

Enfin, où en est SVC SA elle-même en matière de numérisation?

Frank Naumann (rire): Pas à un stade particulièrement avancé. Nos efforts de numérisation se sont limités jusqu’ici aux aspects traditionnels de la bureautique. Mais nous progressons – nous travaillons actuellement à la dématérialisation de la gestion des documents pour les réunions du Conseil d’administration et de l’Investment Committee. 

Frank Naumann est CEO de SVC SA et Director au sein de Credit Suisse (Suisse) SA. Au Credit Suisse, il est responsable du domaine Divisional Collaboration Support. Il a rejoint le Credit Suisse en 1999 en tant que responsable du conseil interne (Business Process Transformation) de la division Credit Suisse Private Banking.
Johannes Suter est membre fondateur de SVC SA et en a été le premier CEO. Il est aujourd’hui Managing Partner et CEO d’Helvetica Capital AG, qui gère notamment le portefeuille de SVC SA

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